No Prosecco
02.07.2000 — Euro 2000 : No Prosecco
Le doublé. Le but en or. La France ne s'arrête plus.
Il y a des nuits qui appartiennent à tout le monde. Où que vous soyez, quoi que vous fassiez, vous savez exactement où vous étiez. Rotterdam, 2 juillet 2000. La France est à 90 minutes de réussir ce que presque personne n'a réussi : gagner la Coupe du Monde et l'Euro dos à dos. Et ce n'est pas fini. Ce n'est même pas commencé.
Le contexte
Deux ans plus tôt, en 1998, la France avait soulevé la Coupe du Monde à Saint-Denis. Un titre qui avait traversé les générations, fracturé quelque chose dans le temps. On pensait que ça durerait, ce frisson-là. On ne savait pas encore qu'il allait revenir, plus fort, plus brutal, comme une réplique sismique qu'on n'avait pas vue venir.
L'Euro 2000, co-organisé par la Belgique et les Pays-Bas, est le tournoi de la confirmation. Les Bleus ne sont plus une surprise. Ils sont la référence. Et c'est justement ça qui rend la chose plus difficile : tout le monde les attend, tout le monde veut les faire tomber. L'Italie, en finale à Rotterdam, est l'une des défenses les plus solides du continent. Organisée, dure, concentrée. Elle n'est pas là pour subir.
Pendant 89 minutes, les Italiens tiennent. Ils mènent 1-0. Ils voient déjà le titre. Dans les tribunes, certains supporters transalpins commencent à célébrer. Sur le banc français, Didier Deschamps et ses coéquipiers cherchent l'ouverture. Le temps se compresse. L'air devient épais. Et puis, il y a Sylvain Wiltord.
Le récit
90e minute.
La France pousse, désordonnée, urgente. L'Italie recule mais tient encore. Le ballon circule dans la surface. Et Wiltord, dans un angle impossible, d'un geste instinctif qui n'a rien de préparé, envoie le ballon au fond. 1-1. Le Stade De Kuip explose. Non, il bascule. Ce n'est pas une explosion — c'est un vertige. L'Italie, qui tenait depuis 89 minutes, lâche tout en une fraction de seconde.
Les prolongations commencent. Les jambes brûlent. Les esprits aussi. Mais dans ce groupe de Bleus, il y a quelque chose que la fatigue ne touche pas : la certitude silencieuse qu'ils peuvent encore frapper. Ils ont déjà survécu. Ils savent comment ça fait.
David Trezeguet reçoit le ballon à l'entrée de la surface. Ce n'est pas une longue action. Ce n'est pas un effort collectif spectaculaire. C'est une frappe. Une seule frappe, du gauche, tendue, sous la barre. Le gardien ne bouge presque pas. Il n'a pas le temps. Le ballon frappe le montant intérieur et entre.
But en or.
La règle du but en or — celle qui stipule que le premier but inscrit en prolongation met fin au match immédiatement — transforme ce moment en quelque chose d'irréversible. Il n'y a pas de réponse possible. Pas de temps pour revenir. C'est fini. 2-1. La France est championne d'Europe.
Trezeguet court. Les bras ouverts. Les coéquipiers se jettent sur lui. Sur le banc, le staff se lève d'un seul mouvement. Dans les tribunes françaises, c'est le chaos — le bon chaos, celui qui fait monter les larmes sans qu'on comprenne vraiment pourquoi.
Une frappe. Une seconde. Un titre. Ce soir à Rotterdam, la France ne s'incline devant personne.
Vidéo : Eurosport
L'impact
La France vient de réussir ce que seule l'Allemagne de l'Ouest avait accompli : remporter la Coupe du Monde et l'Euro lors de deux compétitions consécutives. Ce doublé Mondial 1998 – Euro 2000 représente l'apogée d'une génération entière. Zidane, Blanc, Desailly, Barthez, Vieira, Trezeguet, Wiltord — une constellation de joueurs qui se retrouvent au même endroit, au même moment, au sommet absolu du football mondial.
Mais ce qui reste gravé, au-delà des trophées et des statistiques, c'est la manière. Revenir à la 90e minute sur une équipe d'Italie qui tient depuis presque tout le match, dans une finale d'Euro, et gagner ensuite sur un but en or en prolongation — ça ne se calcule pas. Ça se ressent. Longtemps après, en fermant les yeux, on entend encore la frappe de Trezeguet traverser l'air du Stade De Kuip.
Ce soir-là, les Italiens n'ont pas sorti le Prosecco. Ils ne verront pas le titre. Wiltord avait d'abord dit non. Trezeguet a dit définitivement non. Ce n'est pas une métaphore. C'est littéralement ce qui s'est passé : la fête a été volée, le champagne renversé avant même d'être ouvert.
Pour tous ceux qui ont vécu cet Euro 2000, pour ceux qui regardaient depuis leur salon, depuis un bar, depuis un stade à des milliers de kilomètres de Rotterdam — ce moment est marqué quelque part de façon permanente. Pas dans la mémoire froide des encyclopédies. Dans quelque chose de plus profond. Dans ce frisson qui remonte encore aujourd'hui quand on revoit le ballon passer sous la barre.
Sylvain Wiltord à la 90e. David Trezeguet en prolongation.
Le doublé.